Lundi 23 janvier 2012
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Il est de ces lundis creux, gris et sans saveur qui te font demander pourquoi tu as choisi sciemment d'émerger aux aurores pour aller couvrir une visite ministérielle dont tu te tapes comme de la
souffrance du glaçon dans ton verre de Chivas Regal.
C'était ce lundi matin, creux, gris et sans saveur que je me suis retrouvé dans cette cité portuaire creuse, grise et sans saveur, entre une cohorte de fonctionnaires de la maison 22 et des
agents de sécurité dont le dernier rapport avec la littérature fut de consulter un vieux Match de septembre 2008 froissé et perdu sur la table en formica de la salle d'attente d'un quelconque
proctologue de sous-préfecture.
Sur l'accréditation, ils disaient 9h45 tapantes, je suis arrivé à 9h44, j'étais le dernier. J'avais une vision dégagée de la scène qui m'attendait, j'aurais pu esquiver, tourner les talons mais
je me suis jeté dans la fosse aux perdants comme la drosophile sur l'étron mûr.
Ça faisait sacrément longtemps que je ne m'étais pas fumé de barnum politique en tournée des bonnes nouvelles et des sourires cajoleurs de circonstance.
Puisqu'il faut planter le décor, nous sommes un gros paquet de photographes. Comme dans les foires aux bovins, il y a une hiérarchie et une noblesse dans la corporation.
Il y a les représentants des agences "filaires" (AFP ou Reuters), qui courent sur le ministre dès qu'il a posé le pied sur le bitume. Le ministre sourit, ils chopent le sourire. Il se cure le
nez, ils se mettent en rafale sur le curage. Il se tourne, hop, ils lui crient "Sieu le nistr', Sieu le nistr', par là, par là, Sieu le nistr', par là". Ils carburent au
Guronzan-Coca en regardant leurs images qu'ils transfèrent depuis le coffre de leur bagnole.
Il y a la PQR. Le blasé qui soupire en envoyant des textos à sa femme pour lui dire qu'il serait judicieux qu'elle décongèle une baguette parce qu'il sera pas dans les temps ce midi.
Celui qui vient d'être embauché et qui commence à sentir qu'il y a un loup quelque part puisque son rédac'chef lui a dit : "Va donc là-bas, fais tes photos. Si tu les rates, c'est pas
grave, y'a l'AFP...mais ramène quand même des bonnes images pour les archives, hein !".
Les photographes d'agences. Un(e) hermaphrodite qui s'est trouvé une vocation tardive de grand reporter. En attendant l'Irak, il (elle?) se fait la main sur la FNSEA qui attaque le Auchan où, en
ce lundi gris et sans saveur, le ministre qui vient dire que l'industrie fraaaaaaaaaaaaaançaise peut être fière d'elle Môssieur !
Vient aussi un baroudeur semi-illettré qui passe son temps à dire aux autres que "ce serait bien si on recule, ce serait bien si on fait tous un pas en arrière vu qu'on aurait du champ
comme ça".
N'omettons pas le vieux briscard qui vit encore sur le souvenir d'une couv' qu'il a faite pour l’Événement du Jeudi en 1988.
Ne passons pas sur l'ancien photographe parisien qui se croit important comme s'il était l'iconographe attitré de Mandela, ce qui lui permet de se mentir en oubliant un court instant qu'il passe
ses journées à faire des illustrations de tramways ou d'utilisateurs de carte bleue devant un distributeur.
N'oublions surtout pas l'auto-entrepreneur. L'ébahi de service, toujours content avec son 14-350 Tamron, son badge "Presse", qui s'est tapé deux heures de route depuis sa cambrousse pour diffuser
ses images dans un simili collectif qui propose, en sus de la presse, des prestations photo très avantageuses pour la bar-mitzvah du dernier ou la galette des rois du syndicat intercommunal de
traitement des déchets.
Le cadreur de France 3 qui fait des plans de coupe sur les photographes qui font des photos sur les cadreurs qui font des plans de coupe. Il regarde sa montre en signalant scrupuleusement qu'à
partir de 11h38, il sera en dépassement d'horaire, ce qui lui ouvrira d'office un report de 1/8 de RTT conventionnée au prorata des subventions allouées. Près de lui, en extase, la stagiaire de
la télé web locale, qui n'éteint jamais sa caméra Sony...au cas où.
Le directeur de la comm' de l'usine qui nous accueille en ce matin gris et sans saveur est un genre de Brett Sinclair avec l'accent du sentier et des dents d'animateur de Direct8 : "la
clé USB, c'est cadeau, servez-vous, y'a des visuels dessus !". Il te file sa carte en attendant ostensiblement la tienne...que tu ne lui donneras jamais puisque t'en as pas !
On nous met dans un bus jaune qui nous déposera au pied de la Citroën du ministre. On monte tous avec la gaité de kolkhoziens ukrainiens en 1933. On descend 250 mètres plus loin et le garde du
corps du ministre nous dit qu'il faudra pas bouger, pas se mettre devant, pas derrière, pas à côté du ministre, pas de micros, pas de bruits...il faudra juste tourner nos sens vers l'aura du
sphinx gouvernemental qui daigne accorder de précieuses minutes de son si précieux temps. En attendant le ministre, tout le monde se jette sur deux ouvriers qui passaient par là. Mitraillés comme
deux pandas protégés. L'ouvrier, une espèce qui s'éteint..faut l'immortaliser une bonne fois pour toute !
Bronzage "week-end-thalasso-Agadir", le ministre frigant trottine, trouve le bon mot qui fait rire "si j'avais su que vous seriez tous là, j'aurais mis une cravate
bleue" Mouaaaaarf, quel déconneur ! Il appelle le maire "mon ami", le député "mon ami", la conseillère régionale "ma chère amie" (Ah ?
Elle était à Agadir ?)...on est entre bons amis puisqu'on se déteste cordialement.
Le ministre s'avance, on s'avance, il regarde en l'air, on le regarde regarder en l'air. Le ministre dit "on fait les itv ici !" alors on fait les itv ici. Personne ne demande
rien puisque le ministre fait les questions et ses réponses. Après 3 minutes 32 d’auto-satisfaction grandiloquente, le ministre se retourne vers le directeur de l'usine "Aaaaah, mon ami,
vous avez une bien belle usine, hein !". Le ministre ressort alors on ressort. Citroën C6, préfet en galon, sièges cuirs, vitre baissée, un p'tit coucou de la main. Le Falcon n'a pas
éteint les moteurs. Décollage, Agadir-UV-Thalasso-Visite à des ouvriers-Agadir !
Les photographes regardent leur écran de boitiers, c'était nul mais c'est pas grave, on reviendra. Je viens de comprendre en ce matin gris et sans saveur à quel point cette scène avait la teinte
d'un film italien des années 50...un Fellini pathétique.
Pitoyable pachyderme en fin de course, de cette comédie qui ne s'arrête jamais, je suis l'un des consternants acteurs.